dimanche

Onze ans dans une secte catholique

source: René Poujol: "sur onze ans dans une secte catholique"

Un livre impitoyable pour les sœurs contemplatives de Saint-Jean et les silences de l’Eglise.

Marie-Laure Janssens est entrée à 23 ans chez les sœurs contemplatives de Saint-Jean, à Saint-Jodard (Loire). Elle est restée onze ans dans la communauté devenant à partir de 2005, selon sa propre expression, un «rouage essentiel du système». Aujourd’hui mariée et mère de deux enfants, elle livre dans un récit (1) écrit avec le journaliste Mikael Corre, une plongée accablante au cœur des dérives de certaines communautés catholiques – « J’ai bel et bien passé onze ans dans une secte. » écrit-elle dès l’introduction – et des complaisances ou paralysies épiscopales.

Le livre commence en mode mineur, piano, sur une centaine de pages, comme pour mieux nous préparer au pire. On y retrouve les ingrédients désormais bien connus de l’emprise psychologique et spirituelle. Ou comment une jeune fille, diplômée de Sciences politiques, se laisse séduire par une communauté religieuse où elle pense pouvoir satisfaire sa soif d’absolu et sa quête de vérité, dans un total abandon à l’amour de Dieu.

Au nom de la «docilité confiante à la volonté du Seigneur»

Et c’est bien là que, très vite, le bât blesse. Tant la «docilité confiante à la volonté du Seigneur» dérive rapidement vers une totale sujétion à la responsable des novices : sœur Marthe. A Saint-Jodard, la formation intellectuelle est superficielle, l’approche des Ecritures réduite à la seule lecture des écrits du fondateur : le dominicain Marie-Dominique Philippe.

Les sœurs sont dissuadées de nouer entre-elles des relations d’amitié, de se confier à qui que ce soit, notamment à leur famille «qui n’a pas la grâce». La correction fraternelle, au moyen de «billets» transmis par la supérieure, peut porter sur le simple «fait de marcher trop vite, signe de manque d’esprit communautaire». Pas de prise de médicament sans l’aval de sœur Marthe. «Mon corps ne n’appartenait pas. Je me diluais dans un tout…» se souvient l’ancienne novice.

Quelques années plus tard, en mission aux Philippines, ce seront, pendant deux ans, des brimades quotidiennes de la part de sa responsable sœur Marie-Ségolène.

Une absence totale de discernement

La communauté ne propose aux postulantes aucun type de discernement, aucun recul pour juger du sérieux de leur engagement. Lorsque le poisson est ferré, il faut tout faire pour le garder dans le vivier. Ainsi, durant onze ans, et cela dès les premiers mois, Marie-Laure oscille-t-elle entre l’adhésion sincère à une projet de vie exigeant et le doute sur la réalité de sa vocation. Un doute dont il lui est interdit de faire part à quiconque, fut-il prêtre ou confesseur, au risque de voir – lui dit-on – le démon s’immiscer dans cette faille et la dissuader de poursuivre sur les sentiers abrupts de la sainteté.

Déjà consternant, le récit bascule alors une première fois, à l’évocation des départs et suicides de religieuses ; de la nécessaire reprise en main de la congrégation par le cardinal Barbarin puis de la dégradation de l’état de santé de la jeune sœur.

Départs, dépressions, suicides…

Début 2001, elle découvre que «des sœurs disparaissent». Des départs accompagnés parfois d’une demande de relève des vœux. A Saint-Jodard ces départs sont perçus comme autant de trahisons qui ne doivent en rien remettre en cause les manières de vivre de la communauté. Deux ans plus tard, la presse se fait l’écho du possible suicide d’une sœur Hélène. «Elle avait un grand désir d’aller vers le ciel, a-t-elle voulu partir plus vite ?» interroge le prieur général des frères de Saint-Jean.

D’autres cas sont portées à sa connaissance de sœurs anorexiques hospitaliéses d’urgence, mais également de cas de suicides ou de tentatives de suicide. Sans parler des «pétages de plombs» nécessitant ultérieurement un long suivi psychiatrique. Les dérives sont les mêmes du côté de la communauté des frères de Saint-Jean. La presse (La Vie, le Monde, le Figaro…) s’en fait régulièrement l’écho depuis 1999, tout comme l’AVREF, association créée l’année précédente pour dénoncer les dérives sectaires dans les communautés religieuses

La persécution… premier pas vers la sainteté

Au printemps 2005, le cardinal Philippe Barbarin, décide de dissoudre les sœurs mariales, rattachées à la communauté Saint-Jean, en raison du comportement de la fondatrice et des plaintes formulées, pour manque de liberté et violences, par des familles de religieuses. Cette première alerte sera suivie, quatre ans plus tard, par la destitution de sœur Marthe elle-même et de tout le Conseil de Saint-Jodard, placé sous la juridiction canonique de l’archevêque de Lyon.

Dans l’un et l’autre cas la réaction des religieuses est la même : réflexe de victimisation, dénonciation de campagnes de calomnies, refus de se soumettre, tenue de chapitres clandestins… Pour toutes «la persécution subie apparaissait comme un premier pas vers la canonisation.»

Des «messes de guérison de l’arbre généalogique»

En 2007, de violentes douleurs abdominales contraignent sœur Marie Laure à rentrer des Philippines. On la confie alors à un exorciste, prêtre de Saint-Jean, le père Paul-Marie. Le diagnostic est immédiat : toute douleur est considérée d’origine diabolique. Supposant une complaisance personnelle de la part de la religieuse et un antécédent familial, le prêtre célèbre des «messes de guérison de l’arbre généalogique» et lui appose, sur le dos, la lunule (2) de l’ostensoir portant l’hostie consacrée…

Revenant sur cette période de sa vie, sœur Marie-Laure confie : «Les troubles que je ressentais n’avaient pas d’autre cause que l’emprise dans laquelle ma supérieure me maintenait. (…) Je me sentais de plus en plus coupée de Dieu. Ma foi n’a jamais été aussi aride que durant ma vie communautaire.»

«Ce n’est pas avoir peur de la vérité que de garder le silence.»

Le lecteur qui, au travers du récit, suit la religieuse dans son calvaire «consenti» (toujours au nom de la volonté de Dieu) n’est pas au bout de ses surprises. Il découvre qu’en 2004, Mgr Poulain et Mgr Madec (3) chargés de suivre la communauté de Saint-Jean, répliquent aux accusations de l’Avref et se disent «témoins de la vitalité de cette communauté et de la fécondité de la consécration de ses membres au service de l’Evangile.» En février 2006, accueillant la communauté à Rome au nom du Saint Père, le cardinal Poupard déclare à l’adresse du père Marie-Dominique Philippe : «Continuez, cher père, à accompagner de votre sagesse et de votre fervente charité, ces filles et ces fils de l’Eglise.»

En 2009, au plus fort de la crise, le Vatican nomme auprès des sœurs de Saint-Jean un administrateur en la personne de Mgr Bonfils (4). L’année suivante, Marie-Laure Janssens qui a quitté définitivement la communauté lui adresse un rapport accusateur et lui rend visite à Saint-Jodard, avec le sentiment que ses récriminations importunent le prélat. En 2012, elle se tourne vers Mgr Brincard (5) qui lui a succédé et lui fait meilleur accueil. Lorsque, quelques mois plus tard, elle lui demande l’autorisation de rendre public son témoignage, elle reçoit de lui la réponse suivante :

«Votre témoignage est impressionnant. Il est très éclairant. Je vous en remercie. Le silence de l’Eglise est, à sa manière, un acte de miséricorde à l‘égard des personnes. Ce n’est pas avoir peur de la vérité que de garder le silence lorsque celui-ci est le langage du don de soi, le langage du service comme la Vierge Marie vous le fait comprendre.»

Pour celle qui, durant onze ans, a été victime «d’abus spirituel», c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Miséricorde à l’égard des responsables de ces dérives ? Mais quelle miséricorde pour leurs victimes ? La réponse ne lui parviendra jamais. Quelques mois plus tard Mgr Brincard meurt d’un cancer.

Rien n’avait changé…

L’ancienne religieuse aurait pu en rester là. Après tout, elle vivait désormais heureuse avec son mari rencontré au Québec et leurs deux enfants. Quelle idée lui a-t-elle pris, en 2013 à son retour en France, d’aller consulter sur Internet, le site de la Communauté Saint-Jean ? Elle y découvre « les mêmes mensonges », les « hommages mielleux du père Zanotti-Sorkine et de Daniel Ange » à l’adresse du fondateur, décédé en 2006, que le nouveau général de la Communauté Saint-Jean vient pourtant de reconnaître coupable d’abus sexuels, euphémisés sous le vocable : «gestes contraires à la chasteté».

Elle apprend que les sœurs dissidentes, interdites par Rome, sont désormais accueillies en Espagne par l’évêque de Saint-Sébastian… «Le nom de la communauté avait changé. Le nom des évêques protecteurs et responsables avaient changé. L’habit avait changé. Mais je savais rien qu’en lisant (…) que cette nouvelle communauté était un fac simile de celle qui m’avait fait souffrir.»

«Face au silence criminel de l’institution…»

Les dernières pages du témoignage sonnent douloureusement. «J’ai cru pendant des années que pour que la vérité éclate, il fallait s’adresser aux évêques.» (…) Je sais aujourd’hui que «témoigner auprès d’un évêque c’est comme hurler dans une pièce insonorisée.» (6)

Dès 2013, pourtant, «L’appel de Lourdes» lancé par un collectif de victimes et parents de victimes (7), a interpellé directement les évêques de France sur la question des dérives sectaires dans les communautés catholiques. En leur nom, Mgr Pontier Président de la Conférence des évêques de France, a «assuré les victimes de leur compassion et appelé à faire la vérité.» Mais, pour beaucoup, la question reste posée de la détermination réelle de l’Eglise à mener ce combat jusqu’au bout en totale transparence et vérité.

Que dans son travail d’écriture, l’auteure du livre omette, à l’heure du bilan, de verser au crédit de l’Eglise la double intervention du cardinal Barbarin dans la gestion de la crise, est significatif. Cet « oubli » en dit long sur sa conviction, partagée par d’autres victimes en d’autres affaires, que l’Eglise reste finalement paralysée par la peur du scandale et ne va pas jusqu’au bout de son devoir de vérité.

Certes, il lui arrive d’agir, lorsque la situation est devenue intenable, mais sans ce travail pédagogique en toute clarté qui permettrait aux principaux intéressés  – ici les religieuses – comme à l’opinion publique de comprendre, d’entendre vraiment ce que veut dire l’Eglise.

Il faut lire le Silence de la Vierge, il faut entendre dans sa rudesse l’ultime message de celle qui a finalement choisi de témoigner à visage découvert  : «Face au silence criminel de l’institution, face aussi à l’aveuglement de « mes sœurs » qui, par dizaines, souvent de manière anonyme, viennent régulièrement sur la toile témoigner de l’innocence de leurs fondateurs et du trésor de leur vocation, j’ai choisi de simplement vous raconter une autre histoire, mon histoire.»

Marie-Laure Janssens avec Mikael Corre, Le silence de la vierge, Bayard, 2017, 250 p. La sortie du livre en librairie est sorti en librairie  le 11 octobre.

Notes :

La lunule est la partie vitrée de l’ostensoir qui contient l’hostie consacrée.

Mgr Poulain évêque émérite de Périgueux a été nommé «assistant religieux» par le cardinal Barbarin pour vérifier que la vie communautaire des sœurs est saine. Mgr Madec est alors assistant pour la congrégation des frères.

Mgr Bonfils est évêque émérite de Nice.

Mgr Brincard, aujourd’hui décédé, est alors évêque du Puy.

Dans cette affaire, la seule lueur semble être venue de Mgr Benoît-Gonnin, évêque de Beauvais auquel elle signale en 2014 la présence d’une communauté sur le territoire de son diocèse. Un an plus tard il l’informe qu’il vient de fermer le prieuré, non sans avoir du affronter des pressions de tous ordres.

L’appel est signé de Yves Hamant, Xavier Léger, Aymeri Suarez-Pazos que l’on peut joindre ainsi que par une quarantaine de victimes ou parents de victimes de différentes communautés.

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jeudi

Pape François : le discernement au sacerdoce

Discernement des candidats au sacerdoce: "Les yeux ouverts!"

"Les yeux grands ouverts sur la mission dans les séminaires !": le pape François recommande une très grande attention au discernement des candidats au sacerdoce.

Le pape a notamment insisté sur "le discernement vocationnel" et "l’admission au séminaire".

Voici notre traduction complète, de l'italien, de ce très long discours: une longueur qui traduit le souci du pape François pour les prêtres et les futurs prêtres.


Discours du pape François

Messieurs les Cardinaux,
Chers frères évêques et prêtres,
Frères et sœurs,

Je vous fais à chacun mes cordiales salutations et remercie de tout cœur le cardinal Stella, et la Congrégation pour le clergé, de m’avoir invité à ce congrès, 50 ans après la promulgation des décrets conciliaires Optatam totius et Presbyterorum ordinis.

Je m’excuse d’avoir changé ma première idée qui était de venir chez vous mais vous avez vu, j’ai manqué de temps et ici aussi suis arrivé en retard !
Il ne s’agit pas d’une « évocation historique ». Ces deux décrets sont une semence que le Concile a jetée dans le champ de la vie de l’Eglise ; au cours des cinq dernières décennies, elle a poussé, elle est devenue une plante vigoureuse, avec certainement quelques feuilles sèches, mais surtout beaucoup de fleurs et de fruits qui embellissent l’Eglise d’aujourd’hui. Ce congrès a retracé le chemin parcouru, révélant tous ses fruits et bâtissant une réflexion ecclésiale opportune sur le travail qui reste à faire dans ce domaine si vital pour l’Eglise. Et il en reste, du travail !

Optatam totius et Presbyterorum ordinis ont été évoqués ensemble, comme les deux moitiés d’une même réalité : la formation des prêtres, initiale ou permanente, mais qui constitue pour eux une seule et même expérience sur leur chemin de disciples. Ce n’est pas par hasard si le pape Benoît, en janvier 2013 (Motu proprio Ministrorum institutio) a donné une forme concrète, juridique, à cette réalité, en confiant également à la Congrégation pour le clergé les compétences sur les séminaires. De cette façon, le dicastère peut commencer à s’occuper de la vie et du ministère des prêtres dès leur entrée au séminaire, veillant à ce que les vocations soient promues et protégées et qu’elles s’épanouissent dans la vie de saints prêtres. Le chemin de sainteté d’un prêtre commence au séminaire !

Comme la vocation au sacerdoce est un don que Dieu fait à quelques-uns pour le bien de tous, je voudrais partager avec vous quelques réflexions, en partant justement des relations entre les prêtres et les autres personnes. Je suivrai le chapitre n. 3 de Presbyterorum ordinis, où se trouve comme un petit abrégé de théologie sur le sacerdoce, tiré de la Lettre aux Hébreux : « Pris du milieu des hommes et établis en faveur des hommes, dans leurs relations avec Dieu, afin d’offrir des dons et des sacrifices pour les péchés, les prêtres vivent donc au milieu des autres hommes comme des frères au milieu de leurs frères. »

Considérons ces trois moments : « pris du milieu des hommes », « établis en faveur des hommes », présents « au milieu des autres hommes ».

Le prêtre est un homme qui naît dans un certain contexte humain ; il y apprend les premières valeurs, il s’imprègne de la spiritualité de son peuple, il s’habitue aux relations. Les prêtres aussi ont leur histoire, ce ne sont pas des « champignons » qui poussent soudainement dans une cathédrale le jour de leur ordination. Il est important que les formateurs et les prêtres eux-mêmes se souviennent de cela et, tout au long de leur formation, ne perdent pas de vue leur histoire personnelle. Le jour de leur ordination, je dis toujours aux prêtres, aux nouveaux prêtres : rappelez-vous où vous avez été pris, du troupeau, n’oubliez pas votre maman et votre grand-mère ! C’est ce que disait Paul à Timothée, et je le dis moi aussi aujourd’hui. Cela veut dire qu’on ne peut pas faire un prêtre comme si sa formation se faisait dans un laboratoire. Non, la formation commence en famille, avec la « tradition » de la foi et avec toute l’expérience de la famille. La formation doit donc être personnalisée car c’est la personne, concrète, qui est appelée à devenir disciple et prêtre, mais en ayant toujours conscience que seul Jésus Christ est le Maître que l'on suit et auquel on est configuré.

Je voudrais rappeler, dans cette perspective, le grand « centre pastoral des vocations » qu’est la famille, église domestique et premier lieu fondamental de formation humaine, où peut germer chez les jeunes le désir d’une vie conçue comme un chemin vocationnel, à parcourir avec efforts et générosité.

En famille et dans tous les autres contextes communautaires – école, paroisse, associations, groupes d’amis – nous apprenons à être en relation avec des personnes concrètes. Nous sommes façonnés par nos relations avec elles et nous devenons ce que nous sommes aussi grâce à elles.

Un bon prêtre, par conséquent, est avant tout un homme doté de sa propre humanité, qui connaît sa propre histoire, avec ses richesses et ses blessures, qui a appris à faire la paix avec elle, atteignant cette sérénité intérieure que l’on trouve chez les disciples du Seigneur. La formation humaine est donc une nécessité pour les prêtres, afin qu’ils apprennent à ne pas se laisser dominer par leurs limites, mais à mettre à profit leurs talents.

Un prêtre en paix avec lui-même saura répandre la sérénité autour de lui, même dans les moments pénibles, il saura transmettre la beauté d’être en relation avec le Seigneur. Il est par contre anormal qu’un prêtre soit souvent triste, nerveux, ou dur de caractère ; ça ne va pas et ça ne fait de bien ni au prêtre ni à son peuple. Si tu es malade, névrosé, va chez le médecin ! Médecin de l’esprit et médecin du corps : ils te donneront des pilules qui feront du bien, aux deux ! Mais s’il vous plaît, que les fidèles ne paient pas la névrose des prêtres ! Ne frappez pas les fidèles; soyez de cœur avec eux, près d’eux.

Nous, prêtres, nous sommes des apôtres de la joie, nous annonçons l’Evangile, c’est-à-dire « la bonne nouvelle » par excellence. Certes, ce n’est pas nous qui donnons sa force à l’Evangile – certains le croient –, mais nous pouvons favoriser ou entraver la rencontre entre l’Evangile et les personnes. Notre humanité est le « vase d’argile » dans lequel nous conservons le trésor de Dieu, un vase dont nous devons prendre soin, pour bien transmettre son précieux contenu.

Un prêtre ne saurait perdre ses racines. Il reste un homme du peuple et de la culture qui l’ont engendré ; nos racines nous aident à nous rappeler qui nous sommes et où le Christ nous a appelés. Nous, prêtres, nous ne tombons pas du ciel, mais sommes appelés, appelés par Dieu, qui nous prend « du milieu des hommes », pour nous établir « en faveur des hommes ». Permettez-moi une anecdote. Dans mon diocèse, il y a des années... Non, pas dans le diocèse, non, dans la Compagnie, il y avait un brave prêtre, vraiment brave, un jeune, deux ans de sacerdoce. Il est entré en crise, en a parlé avec le père spirituel, avec ses supérieurs, avec les médecins, et il a dit : « Je m’en vais, je n’en peux plus, je m’en vais. » Et pensant à ces choses – je connaissais la maman, des gens simples – je lui ai dit : « Pourquoi ne vas-tu pas voir ta mère et en parler avec elle ? » Il y est allé, a passé toute la journée avec sa maman et il est revenu changé. Sa mère lui a donné deux « gifles » spirituelles, lui a dit trois ou quatre vérités, l’a remis en place, et il a poursuivi son chemin. Pourquoi ? Parce qu’il est allé à la racine. D’où l’importance de ne pas couper ses racines. Au séminaire, il faut prier mentalement… Oui, bien sûr, il faut apprendre… Mais d’abord prie comme ta maman t’a appris, et puis avance. Car la racine est là, toujours, la racine de la famille ; comme tu as appris à prier lorsque tu étais petit, avec les mêmes mots, commence à prier comme ça. Et tu continueras alors à prier.

Et maintenant le second passage : « en faveur des hommes ».

Ceci est un élément fondamental de la vie et du ministère des prêtres. Pour répondre à la vocation de Dieu, on devient prêtres pour servir nos frères et sœurs. Les images du Christ que nous prenons comme références pour le ministère sacerdotal sont claires : Il est le « Grand Prêtre », en même temps proche de Dieu et proche des hommes ; Il est le « Serviteur » qui lave les pieds et se rend proche des plus faibles ; Il est le « Bon Pasteur » qui ne pense qu’à prendre soin de son troupeau.

Ce sont les trois images que nous devons avoir à l’esprit en pensant au ministère des prêtres, envoyés auprès des hommes pour les servir et leur apporter la miséricorde de Dieu, pour leur annoncer sa Parole de vie. Nous ne sommes pas prêtres pour nous-mêmes, et notre sanctification est strictement liée à celle de notre peuple, notre onction à son onction : tu es oint pour ton peuple. Savoir et se rappeler que nous sommes « établis pour le peuple » – peuple saint, peuple de Dieu –, aide les prêtres à ne pas penser à eux-mêmes, à avoir de l’autorité mais sans être autoritaires, fermes mais pas sévères, joyeux mais pas superficiels, somme toute, des pasteurs, pas des fonctionnaires. Aujourd’hui, les deux lectures de la messe montrent clairement la capacité du peuple à se réjouir, quand le Temple est remis en état et purifié, et l’incapacité, par contre, des chefs des prêtres et des scribes, à se réjouir quand Jésus chasse les marchands du Temple. Un prêtre doit apprendre à se réjouir, il ne doit jamais perdre, c’est mieux dit comme cela, sa capacité à la joie : s’il la perd c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Et je vous le dis sincèrement, j’ai peur de m’endurcir, j’ai peur. Sur les prêtres rigides… Loin d’eux ! Ils mordent ! Je pense à l’expression de saint Ambroise, au IVe siècle : « Là où il y a miséricorde il y a l’Esprit de Jésus. Là où il y a rigidité, il n’y a que ses ministres. » Le ministre sans le Seigneur devient rigide et c’est un danger pour le peuple de Dieu. Des pasteurs, pas des fonctionnaires.

Le peuple de Dieu et l’humanité entière sont les destinataires de la mission des prêtres, vers laquelle tend tout le travail de formation. Qu'elle soit humaine, intellectuelle ou spirituelle, il s’agit de trois champs de formation qui convergent tous, naturellement, vers cette pastorale, à laquelle les prêtres fournissent des outils, des vertus et des dispositions personnelles. Quand tout cela s’équilibre et se mêle à un beau zèle missionnaire, dans la vie du prêtre, il est en mesure de remplir la mission que le Christ a confiée à son Eglise.

Enfin, ce qui est sorti du peuple, doit rester avec le peuple ; le prêtre est toujours « au milieu des autres hommes », il n’est pas un professionnel de la pastorale ou de l’évangélisation, qui vient et fait ce qu’il doit faire – peut-être bien même, mais comme un métier – et puis s’en va vivre une vie séparée. On devient prêtre pour demeurer au milieu des gens : être proche d’eux. Et permettez-moi, frères évêques, cela demande aussi que nous soyons proches de nos prêtres. Cela vaut aussi pour nous ! Que de fois entendons-nous nos prêtres se plaindre : « Mais, j’ai appelé l’évêque parce que j’ai un problème… Le secrétaire, la secrétaire, m’a dit qu’il est très occupé, qu’il est en tournée, qu’il ne peut pas me recevoir avant trois mois… » Deux choses. La première. Un évêque est toujours occupé, grâce à Dieu, mais si toi, évêque, tu reçois l’appel d’un prêtre et que tu ne peux pas le recevoir parce que tu as trop de travail, prends au moins ton téléphone et appele-le pour lui demander : « C’est urgent ? Pas urgent ? Quand, viens tel jour… », comme ça il sent que tu es proche de lui. Il ya des évêques qui, dirait-on, s’éloignent des prêtres… Etre proche, au moins un coup de fil ! Par amour, l’amour d’un père, d’un frère. Et l’autre chose. « Non, j’ai une conférence dans telle ville et je dois faire un voyage en Amérique, et puis… » Mais, écoutez, le décret de résidence de Trente est encore en vigueur ! Et si tu ne veux pas rester dans le diocèse, démissionne, et fais le tour du monde en faisant un autre apostolat très bon. Mais si tu es évêque de tel diocèse, restes-y. Ces deux choses : proximité et résidence. Bon, mais ça c’est pour nous, évêques ! On devient prêtre pour demeurer au milieu des gens.

Si vous saviez le bien que les prêtres peuvent faire naître surtout par leur proximité et leur tendresse, leur amour pour les personnes. Ni philanthropes, ni fonctionnaires, les prêtres sont des pères et des frères. La paternité d’un prêtre fait beaucoup de bien.

La proximité, entrailles de miséricorde, regard d’amour : faire vivre l’expérience de la beauté d’une vie vécue selon l’Evangile et l’amour de Dieu qui se concrétise aussi au travers de ses ministres. Dieu ne refuse jamais. Et là je pense au confessionnal. On peut toujours trouver des chemins qui permettent de donner l’absolution. Bien accueillir. Mais il arrive que l’absolution soit impossible. Il y a des prêtres qui disent : « Non, je ne peux pas te donner l’absolution pour ça, va-t-en. » Ce n’est pas la bonne manière. Si l’absolution n’est pas possible, explique en disant : « Dieu t’aime beaucoup, il t’aime vraiment. Il y a tant de chemins pour arriver à Dieu. Je ne peux pas te donner l’absolution, mais je te donne ma bénédiction. Reviens, reviens toujours ici, à chaque fois je te donnerai la bénédiction en signe d’amour de Dieu. » Et cet homme ou cette femme s’en va plein(e) de joie parce qu’il ou elle a trouvé l’icône du Père, qui ne refuse jamais ; d’une manière ou de l’autre ils ont eu son étreinte.

Un bon examen de conscience pour un prêtre c’est aussi cela ; si le Seigneur revenait aujourd’hui, où me trouverait-il ? « Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt 6,21). Et mon cœur où est-il ? Au milieu des gens, priant avec et pour les gens, partageant leurs joies et leurs souffrances, ou plutôt au milieu des choses du monde, des affaires terrestres, de mes « espaces » privés ? Un prêtre ne peut avoir d’espace privé, car il est toujours ou avec le Seigneur ou avec le peuple. Je pense à ces prêtres que j’ai connus dans ma ville, quand les répondeurs téléphoniques n’existaient pas encore, ils dormaient avec le téléphone sur leur table de nuit. Les gens pouvaient les appeler à n’importe quelle heure, et ils se levaient pour aller donner l’onction : personne ne mourait sans les sacrements ! Pas même dans le repos ils n’avaient d'espace privé. On appelle ça du « zèle apostolique ». La réponse à la question « où est mon cœur ? » peut aider chaque prêtre à donner une direction à sa vie et à son ministère, à les diriger vers le Seigneur.

Le Concile a laissé à l’Eglise de « précieuses perles ». Comme le marchand de l’Evangile de Matthieu (13,45), aujourd’hui allons à leur recherche, pour tirer un nouvel élan, de nouveaux outils qui aident à la mission que le Seigneur nous confie.

Je voudrais ajouter autre chose à ce que je dis dans mon texte – excusez-moi ! – cela concerne le discernement vocationnel, l’admission au séminaire. S’intéresser à la santé du garçon, celle de l’esprit et celle du corps, à sa santé physique et psychique. Un jour, je venais tout juste d’être nommé maître des novices, en 1972, je suis allé porter à la psychologue les résultats d’un test de personnalité, un test tout simple que l’on faisait passer comme un des éléments du discernement. C’était une brave femme et un bon médecin aussi. Elle me disait : « Celui-ci a tel problème mais cela peut aller s’il fait comme ça… » Cette femme était aussi une bonne chrétienne, mais dans certains cas elle était inflexible : « Non, celui-ci ne peut pas. — Mais docteur, ce garçon est si gentil. — Oui, maintenant il est gentil, mais sachez qu’il y a des jeunes qui savent inconsciemment – ils n’en ont pas conscience – qu’ils ont des problèmes psychiques. Ils se cherchent alors des structures fortes pour les protéger et leur permettre d’avancer. Et tout va bien jusqu’au moment où ils se sentent bien établis et là commencent les problèmes. — Je trouve ça un peu étrange… »

Et je n’oublierai jamais sa réponse, la même que celle du Seigneur à Ézéchiel : « Père, ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi il y avait tant de policiers tortionnaires ? Ils entrent jeunes, ont l’air sains, puis dès qu’ils ont pris un peu d’assurance, la maladie commence à sortir. Police, armée, clergé… voilà les institutions fortes que recherchent ces malades inconscients. Et tant de maladies finissent par sortir. » C’est curieux. Quand je m’aperçois qu’un jeune est trop rigide, trop fondamentaliste, je n’ai pas confiance ; il y a derrière quelque chose que lui-même ignore. Mais quand il se sent sûr… Ezéchiel 16, je ne me
souviens plus du verset, mais c’est quand le Seigneur dit à son peuple tout ce qu’il a fait pour lui : il l’a trouvé le jour de sa naissance, puis lui a donné des vêtements, l’a épousé… « Puis tu t’es confiée dans ta beauté et tu t’es prostituée. » C’est une règle de vie, une règle de vie. Les yeux grands ouverts sur la mission dans les séminaires ! Les yeux grands ouverts !

Je suis persuadé que les résultats des travaux de ce congrès – animé par tant de rapporteurs de renom, provenant de régions et de cultures différentes – seront pour l’Eglise d’une grande utilité pour actualiser les enseignements du Concile, apportant une contribution à la formation des prêtres, ceux qui y sont et ceux que le Seigneur voudra nous donner afin qu’ils soient de bons prêtres, de plus en plus configurés à Son image, pas des fonctionnaires ! Et merci de votre patience.
© Traduction de Zenit, Océane le Gall

mercredi

Le Pastoureau - Poésie mystique

Le Pastoureau
De Saint Jean de la Croix
Ecrit entre 1582 et 1584 à Grenade




Cette poésie parle du Christ et de l’âme. Le titre véritable est « Canciones a lo divino de Cristo y el alma ». Selon les témoignages, elle ne semble pas avoir été composée après 1584, peut-être à Grenade (1582-88). Sous le vêtement du Pasteur est présenté le Christ et sous celui de la Pastourelle, l’âme. L’arbre à la fin du poème est celui de la croix. « Ce qui est signifié, c’est la Rédemption vue du côté de Dieu. Peu à peu vont s’aggravant les douleurs naissant de l’amour devant l’ingratitude et l’oubli, douleurs qui se résolvent et sont couronnées par la mort de la croix, mort d’amour. » (J.V. Rodriguez) « Ce qui procure l’enchantement en ce poème, c’est l’ambiance et la délicatesse avec lesquelles se déroule le thème de l’amour : un amour qui se rapproche, insiste, espère, crie et s’achève en un geste de folie. La répétition du verset « le cœur d’amour tout navré » imprime le sentiment, et de manière semblable cette autre répétition : « bien que ce soit de nuit ». » (Obras p.99)

Cinq strophes de quatre vers.
Le premier vers rime avec le quatrième, le deuxième avec le troisième.


Un Pastoureau, seul, est en peine,
loin du plaisir et du contentement,
et en sa pastourelle la pensée fixée,
Et le sein d’amour très meurtri. 
Ne pleure pas que l’amour lui ait fait une plaie,
Car il n’a peine de se voir ainsi affligé,
Bien qu’en son cœur il soit blessé ;
Mais pleure de penser qu’Il est oublié.
Car rien qu’à la pensée d’être oublié
De sa belle pastourelle, en grande peine
Il se laisse outrager en terre étrangère,
Le sein d’amour très meurtri.
Et dit le Pastoureau : ah ! malheureux
Celui qui de mon amour s’est fait absent,
Et ne veut pas jouir de ma présence !
Et le sein par son amour très meurtri.
Et après un long temps,
Il s’est élevé Sur un arbre, où Il ouvrit ses beaux bras ;
Et mort il demeura, pendu à eux,
Le sein d’amour très meurtri.

Lecture pas à pas

Strophe 1
Un Pastoureau, seul, est en peine,
loin du plaisir et du contentement,
et en sa pastourelle la pensée fixée,
Et le sein d’amour très meurtri.
1 Il est en peine, il souffre, seul.
2 Il est loin du plaisir et du contentement, comme en une terre étrangère, loin de la terre de sa joie.
3 Il est proche d’une autre terre par la pensée. Sa pensée est « là-bas » fixée, orientée, polarisée. Il n’est pas en lui-même, il est en l’autre. Il n’est pas préoccupé de lui-même, mais de l’autre, par la pastourelle, par l’âme.
4 Un refrain avec le dernier vers qui reviendra au vers 12, au vers 16 avec une variante, et au vers 20. Sauf dans la seconde strophe au vers 8. Le sein (le côté, la poitrine) est touché, blessé, compatissant. Il est montré avec insistance comme une métaphore du cœur, de l’être profond.

Strophe 2
Ne pleure pas que l’amour lui ait fait une plaie,
Car il n’a peine de se voir ainsi affligé,
Bien qu’en son cœur il soit blessé ;
Mais pleure de penser qu’Il est oublié.
5 Il ne pleure pas au vers 5, mais pleure au vers 8. Cette répétition du verbe pleurer crée une inclusion enchâssant les versets 6-7, comme pour les mettre en valeur.
6 - 7 La répétition des adjectifs en fin de vers est significative de sa douleur (plaie 5, affligé 6, blessé 7, et cependant là n’est pas sa douleur, il est oublié 8).
8 Il est oublié. Tout est au passif. Il subit cet état. Lui pense à sa pastourelle (verset 3), mais il est oublié d’elle (verset 8). Il ne souffre pas physiquement, là n’est pas sa douleur, même s’il souffre en son corps, en son cœur. C’est l’oubli qui est la cause de la souffrance, il est face à un vide. Il est seul dans une relation qui se cherche. Cela renvoie à Gn 3, à la question que Dieu, se promenant dans le jardin à la brise du soir, pose à Adam et donc à tout homme : « où es-tu ? » et l’homme se cache par peur. Dieu s’approche et cherche l’homme pour entrer en relation et l’homme fuit Dieu. Dieu cherche la relation et l’homme la fuit. Voilà ce qui blesse Dieu. Ce n’est pas notre péché, c’est notre fuite de la relation. Ce n’est pas le vocabulaire d’un dictateur. Dieu ne dit pas « viens ici ! », mais « où es-tu ? » C’est un appel adressé à notre liberté et Dieu est face à cette liberté humaine qui se dérobe et qui le fuit. Dieu fait face, mais devant lui, c’est un arbre, un prétexte, le vide.

Strophe 3
Car rien qu’à la pensée d’être oublié
De sa belle pastourelle, en grande peine
Il se laisse outrager en terre étrangère,
Le sein d’amour très meurtri.
9 Et c’est le vers 9 reliée au vers 8 par la même thématique. En une redondance nous restons sur l’oubli. Dieu pense à cet oubli, alors que l’âme n’y pense pas, elle oublie Dieu.
Verset 3 sa pensée est fixée en sa pastourelle.
Verset 9 il pense qu’il est oublié d’elle. La pensée de la pastourelle est perdue dans l’oubli.
Il y a ici entrelacement des vers et continuité entre 9 et 10a et entre 10b et 11.
La construction du verset 10 ouvre le chant des interprétations malgré la ponctuation.
L’apposition des deux corps de phrase en un même verset laisse suggérer qu’il est en grande peine de sa belle pastourelle. Il est en terre étrangère. En lien avec le verset 2, on pourrait dire qu’il est sur cette terre étrangère qui est la peine, loin du plaisir et du contentement qui sont sa patrie. C’est au passif.
Le pastoureau est quelque part physiquement, mais ce n’est pas cela qui est pointé. Il est ailleurs par la pensée, proche de la pastourelle, en terre étrangère. (rôle de l’imaginaire dans notre vie qui nous rend plus présent ce à quoi on pense que ce que notre corps peut ressentir, percevoir)

Strophe 4
Et dit le Pastoureau : ah ! malheureux
Celui qui de mon amour s’est fait absent,
Et ne veut pas jouir de ma présence
Et le sein par son amour très meurtri !
Le pastoureau prend la parole pour une complainte sur… qui ? Car nous sommes maintenant avec un masculin ! Ce n’est pas une complainte sur lui-même comme on aurait pu l’attendre puisqu’il ne cesse d’exprimer sa peine, mais sur celui qui s’est rendu loin de son amour et qui ne veut pas être en sa présence.
« S’est fait absent » s’oppose à « ma présence ». Il s’est fait absent à ma présence.

L’amour est relation. De cette relation qui est joie, la pastourelle s’est faite absente. Le pastoureau est face à un vide. C’est pourquoi son cœur est meurtri. Ce vide n’est pas statique, il est dynamique et provoque une blessure qui va s’agrandissant. L’amour cherche la relation, la jouissance dans la relation. Ici il y a une volonté de ne pas entrer dans cette relation. Ce n’est donc pas la jouissance, mais la blessure, la meurtrissure. Comment comprendre le dernier vers : « et le sein par son amour… » ? Qui parle ici ? Le pastoureau ou la pastourelle ?

Strophe 5
Et après un long temps, Il s’est élevé
Sur un arbre, où Il ouvrit ses beaux bras ;
Et mort il demeura, pendu à eux,
Le sein d’amour très meurtri.
Après la parole, c’est maintenant le geste, le mouvement qui devient parole. Mais c’est après un long temps. Le pastoureau n’est plus passif. Il s’élève sur un arbre et ouvre les bras.
Et l’on tombe à nouveau dans l’inaction, le silence, plus de geste.
Il demeure mort.
Il est pendu à ses beaux bras.
Il n’y a plus de relation possible puisqu’il est mort.
C’est de cette absence de relation qu’il est mort. C’est en creux.

Inspiration de la poésie

Si l’on cherche la source d’inspiration de Jean de la Croix il faut en trouver deux :

La première et sans doute l’essentielle, peut se trouver dans Cantique Spirituel B 23,1 : « Dans l’état sublime du mariage spirituel, l’Epoux très fréquemment découvre à l’âme, sa fidèle compagne, de merveilleux secrets, car le véritable et parfait amour n’a rien de caché pour l’objet de sa tendresse. Il lui révèle en particulier les doux mystères qui se rattachent à son Incarnation, les voies qu’il a tenues pour réaliser la rédemption de l’homme, l’une des plus élevées parmi les œuvres de Dieu et l’une des plus délicieuses à l’âme… ». Et cet aspect « délicieux à l’âme » apparaît bien dans cette poésie.

L’autre source est un poème profane que Jean de la Croix a retravaillé et dont on a un exemplaire à la Bibliothèque Nationale de Paris.


Méditation

La Révélation de Dieu à l’homme s’est faite de plus en plus explicite. Avec Moïse, elle a eu lieu dans le tremblement de terre, l’ouragan et le feu. Avec Elie un grand pas est fait. Ce n’est plus la force transcendante des phénomènes cosmiques qui est le signe de la présence de Dieu, mais celle-ci se fait à l’intime de l’être, dans la douceur de la brise. La Révélation de Dieu atteindra un extrême dans son Incarnation, mais elle culminera en ce Haut-Lieu de la Croix. Là, l’inouï de Dieu, cette Révélation de son Amour pour nous, se manifeste en plénitude. C’est de ce Haut-Lieu que nous parle Jean de la Croix, saisi par ce mystère inconcevable et essayant de décrire cette tendresse si délicate de Dieu envers nous. Tendresse si délicate qui est à la fois faiblesse et force de Dieu.

Deux textes de Jean de la Croix :

Cantique Spirituel B 22,1 : « Si grand était le désir qui pressait l’Epoux d’arracher entièrement son épouse aux mains de la sensualité et du démon, qu’après avoir réussi dans son dessein, il se livre à la joie. Tel le bon Pasteur, qui a fait mille détours à la recherche de sa brebis perdue et qui la rapporte enfin sur ses épaules (cf. Lc 15,5) ». La croix et par elle toute l’incarnation du Christ est le moyen que Dieu a pris pour aller à la recherche de l’homme perdu et blessé.

Montée du Carmel II 7,11 : « Il est tout manifeste qu’à l’instant de sa mort il fut aussi anéanti en l’âme, sans aucune consolation ni soulagement, son Père le laissant ainsi en une intime aridité, selon la partie inférieure. Ce qui le fit s’écrier en la croix : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! Pourquoi m’avez-vous délaissé ? » Lequel délaissement fut le plus grand qu’il souffrît en la partie sensitive durant sa vie. Aussi fit-il en ce délaissement la plus grande œuvre qu’il n’eût opéré en toute sa vie par ses miracles et ses merveilles, sur la terre ou dans le ciel, qui fut de réconcilier et unir le genre humain par grâce avec Dieu… ».

C’est par la croix que Dieu se fait proche de l’homme et le réconcilie avec Dieu. Voilà l’œuvre de Dieu à la recherche de chacun d’entre nous, œuvre d’Amour, folie de la Croix et tendresse de Dieu. « A présent, je connais d’une manière partielle ; mais alors je connaîtrai comme je suis connu » nous dit St Paul à la fin de son hymne à la charité (1 Co 13,12) Jean de la Croix nous introduit peu à peu dans ce mystère d’amour et de charité pour que si possible nous le fassions notre.

L’amour rend esclave nous dit Jean de la Croix en Montée du Carmel I 4,3 : « L’affection et l’attachement de l’âme à la créature égale l’âme à la créature et tant plus est l’affection, tant plus elle la rend égale et semblable, car l’amour fait une ressemblance entre l’amant et l’être aimé. » C’est par amour que Dieu s’est fait semblable à l’homme, c’est par amour qu’il a cherché à converser avec lui, c’est par amour qu’il se laisse crucifier et qu’il pardonne.

Questions 

Jésus est venu pour moi, où en suis-je de mon amour pour lui, dans l’engagement de ma vie à sa suite. Suis-je libre de le suivre ?

Jésus est mort de ne pas trouver d’amour en réponse à son amour, d’où sa solitude. Et moi dans ma solitude est-ce que j’accepte de me laisser rejoindre ? Mais aussi est-ce que je me laisse aimer gratuitement ?

dimanche

A quoi l'on reconnaît un chrétien

Regina Caeli du 3 mai 2015, Rome, Pape François

« Si quelqu’un est intimement lié à Jésus, il bénéficie des dons de l’Esprit-Saint, qui sont "amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi"… dans ces attitudes, on reconnaît si quelqu’un est un vrai chrétien », affirme le pape François lors du Regina Caeli

Le pape a présidé la prière mariale du temps de Pâques, depuis la fenêtre du bureau qui donne place Saint-Pierre, ce dimanche à midi, en présence d’une foule nombreuse.


Paroles du pape avant le Regina Coeli
Chers frères et sœurs, bonjour,

L’Evangile d’aujourd’hui nous présente Jésus durant la Dernière Cène, au moment où il sait que la mort est déjà proche. Sa dernière “heure” est arrivée. Il est avec ses disciples pour la dernière fois, et il veut graver dans leur esprit une vérité fondamentale: même quand Il ne sera plus physiquement parmi eux, ils pourront rester encore unis à Lui d’une façon nouvelle, et ainsi porter beaucoup de fruits. Nous pouvons tous être unis à Jésus d’une façon nouvelle. Si au contraire l’un d’eux perd son union avec Lui, cette communion avec Lui, il devient stérile, ou plutôt, nuisible pour la communauté. Et pour exprimer cette réalité, cette nouvelle façon d’être uni à Lui, Jésus emploie l’image de la vigne et des sarments et dit : « De même que le sarment ne peut pas porter de fruit par lui-même s’il ne demeure pas sur la vigne, de même vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi. Moi, je suis la vigne, et vous, les sarments.» (Jn 15, 4-5). Avec cette image il nous enseigne comment rester en Lui, être unis à Lui, bien qu’il ne soit pas physiquement présent.

Jésus est la vigne, et à travers Lui – comme la sève dans l’arbre – l’amour de Dieu, l’Esprit-Saint, est transmis aux sarments. Nous sommes les sarments, et à travers cette parabole Jésus veut nous faire comprendre l’importance de rester unis à Lui. Les sarments ne sont pas autosuffisants, mais ils dépendent totalement de la vigne, où se trouve la source de leur vie. Il en est ainsi pour nous chrétiens. Greffés par le baptême dans le Christ, nous avons reçu de Lui gratuitement le don de la vie nouvelle ; et nous pouvons rester en communion vitale avec le Christ. Il faut rester fidèles au Baptême, et grandir dans l’amitié avec le Seigneur par la prière, la prière de tous les jours, l’écoute et la docilité à sa Parole - lire l’Evangile -, la participation aux Sacrements, spécialement à l’Eucharistie et à la Réconciliation.

Si quelqu’un est intimement lié à Jésus, il bénéficie des dons de l’Esprit-Saint, qui – comme nous dit saint Paul – sont « amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi » (Gal 5,22); et par conséquent il fait beaucoup de bien au prochain et à la société, il est une personne chrétienne. Dans ces attitudes, en réalité, on reconnaît si quelqu’un est un vrai chrétien, comme on reconnaît l’arbre à ses fruits. Les fruits de cette union profonde avec Jésus sont merveilleux : toute notre personne est transformée par la grâce de l’Esprit : âme, intelligence, volonté, affections, et aussi corps, car nous sommes une unité d’esprit et de corps. Nous recevons une nouvelle façon d’être, la vie du Christ devient la nôtre : nous pouvons penser comme Lui, agir comme Lui, voir le monde et les choses avec les yeux de Dieu. Par conséquent, nous pouvons aimer nos frères, à partir des plus pauvres et souffrants, comme Il l’a fait, et les aimer avec son cœur et porter ainsi dans le monde des fruits de bonté, de charité et de paix.

Chacun de nous est un sarment de l’unique vigne ; et tous ensemble nous sommes appelés à porter les fruits de cette commune appartenance au Christ et à l’Eglise. Confions-nous à l’intercession de la Vierge Marie, afin que nous puissions être des sarments vivants dans l’Eglise et témoigner de façon cohérente de notre foi – cohérence de vie et de pensée, de vie et de foi – conscients que tous, selon nos vocations particulières, participons à l’unique mission salvifique du Christ.

Paroles après le Regina Coeli

Chers frères et sœurs, provenant d’Italie et de tant de parties du monde, j’adresse à tous et à chacun un salut cordial !
Hier à Turin, Luigi Bordino, laïc consacré de la Congrégation des Frères de saint Joseph Benoît Cottolengo, a été proclamé bienheureux. Il a dédié sa vie aux personnes malades et souffrantes, et s’est dépensé sans compter en faveur des plus pauvres, soignant et lavant leurs plaies. Remercions le Seigneur pour son disciple humble et généreux.

Un salut spécial va aujourd’hui à l’Association Meter, en cette Journée des enfants victimes de la violence. Je vous remercie pour l’engagement avec lequel vous cherchez à prévenir ces crimes. Nous devons tous nous engager afin que toute personne humaine, et spécialement les enfants, soit toujours défendue et protégée.

Je salue avec affection tous les pèlerins présents aujourd’hui, trop nombreux pour mentionner tous les groupes ! Mais j’espère au moins que le Chœur San Biagio chantera un peu. Je salue ceux qui viennent d’Amsterdam, de Zagreb, Litija (en Slovénie), Madrid, et Lugo, en Espagne.
J’accueille avec joie les nombreux Italiens : les paroisses, les associations et les écoles. Une pensée particulière pour les jeunes qui ont reçu ou recevront la Confirmation.
A tous je souhaite un bon dimanche. Et s’il vous plaît, n’oubliez pas de prier pour moi. Bon déjeuner et au revoir !

Traduction de Zenit, Anne Kurian

samedi

Jacques-désiré Laval

Bienheureux Jacques-désiré Laval
prêtre, missionnaire
(1803-1864)
 

                
Il est le premier missionnaire de la Congrégation du père Libermann, le Saint-Coeur de Marie.

Il est parti en mission avant même d'avoir terminé son noviciat.

Le père Laval est un personnage central de l'Île Maurice. Il est encore aujourd'hui la personne qui réalise l'unité de l'île malgré la diversité de cultures, de langues et de religions.

En 1979, il a été béatifié par le pape Jean-Paul II.

L'enfance et les études

 Jacques Laval naquit à Croth, en Normandie, le 18 septembre 1803. Son père était un fermier aisé, maire du village. Il n'avait que sept ans quand sa mère mourut prématurément. A l'âge de quatorze ans, il alla vivre chez un oncle qui était prêtre et qui préparait quelques garçons à entrer au séminaire ou au collège, en leur donnant des leçons particulières.

Après trois ans chez son oncle, Jacques entra au séminaire-collège d'Evreux. Il ne s'y plut pas et ne réussit guère dans ses études. Aussi voulut-il rentrer à la maison. Son père, mécontent, l'assigna aux plus rudes travaux de la ferme, si bien que Jacques demanda à reprendre ses études. Il partit pour Paris, entra au collège Stanislas, se mit au travail avec application et, en 1825, il obtint son baccalauréat.

La Vie du Bienheureux Père Laval


Médecin en Normandie

Il entreprit ensuite, à la Sorbonne, des études de médecine. Au bout de cinq ans il fut reçu docteur, avec une thèse sur le rhumatisme articulaire. De retour en Normandie, il ouvrit un cabinet, d'abord à Saint-André, dans son pays natal, puis à Ivry-la-Bataille. Il devint vite populaire. Charitable et peu exigeant pour ses honoraires, il était aimé des pauvres. Il pouvait se contenter des revenus de l'héritage laissé par ses parents (son père était mort en 1824).

À Paris, il était resté catholique sincère et pratiquant, mais un changement se produisit en lui dans la petite ville où il habitait désormais. Peu à peu il abandonna la pratique religieuse. Élégant, recherchant le confort, et même le luxe, il était de toutes les réunions mondaines. Bien que médiocre cavalier, il mettait sa vanité à monter des chevaux fringants. Mais sa conscience n'était pas en paix: lui-même avoue: «Je résistais à Dieu». Finalement, à l'automne 1834, il se convertit radicalement, revint à la pratique religieuse, passant même de longues heures en méditation.

Prêtre et curé de paroisse

La pensée de se faire prêtre, qu'il avait eue dans son enfance, lui revint. En juin 1835, il entra au séminaire Saint-Sulpice à Paris. Les Sulpiciens l'envoyèrent dans leur maison d'Issy, pour y repasser sa philosophie et être prêt à aborder la théologie en septembre. Bien qu'il ne fût pas facile de reprendre des études à trente-deux ans et qu'il eût plusieurs fois la tentation de se retirer, il persévéra jusqu'à la fin et fut ordonné prêtre en décembre 1838. Il exerça son ministère sacerdotal pendant deux ans, à Pinterville, près de Louviers.

Vocation missionnaire

Au printemps 1840, il reçut la visite de séminaristes de Saint-Sulpice qui lui apprirent que deux de ses anciens amis de Paris, Le Vavasseur et Tisserant, songeaient à établir une oeuvre spécialement destinée à l'apostolat parmi les esclaves noirs des colonies. Jacques Laval confia alors à ses visiteurs qu'il souhaiterait faire partie de l'oeuvre naissante et se consacrer lui aussi à l'Oeuvre des Noirs. Ses propos étaient à la fois sincères et sans conséquence. Ses visiteurs, venus à Pinterville sans mission, de retour à Saint-Sulpice, ne jugèrent pas utile d'en parler.

À cette époque, le projet de fondation d'une société de missionnaires pour la conversion des Noirs n'était pas très avancé, mais le Père Libermann venait de recevoir les encouragements de la Propagande.

À la mi-juin 1840 survint l'événement qui allait tout déclencher: le passage à Paris de Mgr William Collier, récemment nommé vicaire apostolique de l'île Maurice. Maurice est sous domination anglaise, mais la langue de presque tous les catholiques de l'île est le français. Mgr Collier se proposait d'emmener avec lui des prêtres anglais et des prêtres français. Dans ses recherches, il prit contact avec le supérieur de Saint-Sulpice qui le mit en relation avec Le Vavasseur. Celui-ci lui parla de la mission de Libermann et de l'espérance de tous les amis de l'Oeuvre des Noirs de voir celle-ci se transformer en une vraie congrégation: la Société du Saint-Cœur de Marie.

Finalement, on jugea préférable que Le Vavasseur se destine à son pays d'origine, Bourbon, et c'est Tisserant qui fut désigné pour Maurice. Mgr Collier lui conseilla d'emmener avec lui un compagnon. C'est alors qu'intervint l'un des visiteurs de Pinterville, rapportant que M. Laval «avait témoigné que semblable ministère serait bien conforme à l'attrait intérieur qu'il ressentait». Averti, Jacques Laval se réjouit de la proposition qui lui était faite et le 17 novembre 1840, il arriva à Saint-Sulpice, pour se préparer au départ par une retraite.

Le départ pour l'île Maurice

Après un certain nombre de péripéties, son départ, de Londres, avec Mgr Collier, sur le Tanjora, n'eut lieu que le 4 juin 1841. Il était accompagné de trois autres prêtres, un Anglais, un Irlandais et un Savoyard. Finalement, M. Tiserrand restait en France. Bien que Jacques Laval ne fût pas passé par le noviciat de la Congrégation du Saint-Coeur de Marie (qui, en fait n'ouvrit ses portes qu'en septembre 1841), il faut bien préciser qu'il en fut toujours considéré comme membre: en fait foi le registre ouvert à La Neuville, en août 1842. D'ailleurs, avant de partir, il avait abandonné ses biens à la jeune Société, par l'intermédiaire de Le Vavasseur et c'est grâce à cette générosité que l'on put subvenir, pendant plusieurs années aux besoins de l'oeuvre.

De Londres à Maurice, la route maritime contournait l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance. Le lundi 13 septembre, vers 15 heures, après cent jours de traversée, le Tanjora parvint à Port-Louis. Jacques Laval était à pied d'oeuvre pour commencer à l'île Maurice un apostolat qui allait durer vingt-trois ans.

Le Père Laval  - Documentaire KTO

La situation à l'île Maurice

L'île Maurice, qui avait été l'île de France de 1715 à 1810, était alors une colonie anglaise, mais la langue française y était restée la plus couramment employée. Le gouvernement britannique avait aussi pris l'engagement de respecter les arrêtés concordataires de 1802, concernant l'Eglise catholique. Malgré cela, en 1831, sur les neuf prêtres qui oeuvraient alors à Maurice, on comptait trois Anglais, quatre Italiens et seulement deux Français.

L'Angleterre abolit l'esclavage dans toutes ses colonies en 1835. A Maurice, 66 000 esclaves furent ainsi émancipés, mais ils abandonnèrent massivement les plantations, symbole de leur servitude. On fit alors appel à l'immigration indienne: 24 000 travailleurs originaires de Madras, Bombay et Calcutta étaient déjà installés à Maurice, quand, en 1839, le gouvernement indien fit cesser ce recrutement.

Au moment où Jacques Laval s'installait à Port-Louis pour exercer son apostolat, la population y était d'une grande diversité. Parmi ses premiers catéchumènes il y avait des Noirs, anciens esclaves, originaires d'Afrique, mais aussi, des Malgaches, des Mozambicains, des Indiens, des Malaisiens, des Commoriens.

Auprès des Blancs, les débuts du P. Laval furent difficiles et souvent pénibles. Mais, passés de l'aversion à l'estime, les sentiments des Blancs évolueront peu à peu vers la confiance et, pour certains, vers une profonde vénération.

Des méthodes très concrètes

Renonçant au français, parlé par la classe supérieure et par les autres prêtres dans leurs sermons, le P. Laval se mit tout de suite à apprendre le créole, usité dans les masses populaires, sans tenir compte de leurs origines ethniques. Au lieu d'aborder les jeunes, il s'intéressa aux adultes. Il pensait que, sans une famille chrétienne, la jeunesse ne lui donnerait qu'une adhésion fugitive.

Les débuts ne furent pas faciles. L'évêque fit construire pour lui une maisonnette en bois, où Laval passa la plus grande partie de son temps, enseignant à des individus ou à des petits groupes les rudiments de la foi. Le soir, il accueillait des auditoires plus nombreux et bientôt, jusqu'à deux cents personnes vinrent l'écouter. En 1844, il rassemblait environ trois cents bons chrétiens et un grand nombre d'autres se préparaient à la première communion ou au mariage.

Il connut alors une période d'opposition. Il fut insulté et menacé et pendant quelque temps ses instructions du soir durent avoir lieu sous la protection de deux policiers. Mais cela n'empêcha pas le développement de ses oeuvres et il dut se chercher des collaborateurs.

Catéchistes et communautés

Il donna alors sa confiance aux Noirs eux-mêmes, bien que la plupart fussent illettrés. Son premier catéchiste fut un jeune homme d'une vingtaine d'années, si infirme qu'il se déplaçait sur les mains et les genoux. Assez vite des petites communautés s'organisèrent partout autour des catéchistes. Elles construisaient chapelles ou lieux de réunions, dont plusieurs par la suite devinrent des paroisses. Des femmes, qu'il appelait ses conseilleuses, l'assistaient, non seulement pour le catéchisme, mais surtout pour les visites des malades.

On a gardé le souvenir de certains parmi les premiers collaborateurs du P. Laval. Le plus connu était Emilien Pierre, qui catéchisa les pauvres pendant plus de vingt ans, «en tout lieu et à toute heure du jour». On s'adressait volontiers à Jean-Marie Prosper, charpentier, pour des missions de confiance. Jean-Marie Mézelle, ouvrier maçon, servait chaque matin, à cinq heures la messe du P. Laval et celui-ci appréciait sa simplicité, sa bonhomie et sa vie exemplaire. On n'a pas oublié non plus le nom de Ma Céleste, dont le zèle s'exerçait surtout auprès des malades pour les préparer à bien mourir.

Jacques Laval ne s'en tint pas à l'instruction et à l'éducation religieuse. Il encouragea les convertis de ces petites communautés à élaborer des programmes d'assistance. Il plaçait de nouveau sa confiance dans la générosité et la compétence de ces anciens esclaves sans instruction. Ceux-ci formèrent leurs propres Caisses de Charité, dont ils choisirent assistants et trésoriers. Dans les réunions mensuelles, ceux-ci déterminaient qui avait besoin d'être assisté et quelle contribution chacun fournirait. Laval lui-même restait en dehors des collectes et de leur répartition. Il se bornait à soumettre à toute la communauté un rapport mensuel à la messe du dimanche.

L'administration du sacrement de pénitence devint progressivement la principale occupation de Laval. Quatre ans après son arrivée à Maurice, un mouvement de masse vers l'Eglise commença à se produire.

Jacques Laval et ses confrères

Les mauvaises dispositions du gouvernement anglais retardaient l'introduction de nouveaux missionnaires du Saint-Coeur de Marie à Maurice et Laval dut attendre décembre 1846 pour recevoir l'aide d'un premier confrère, le Père Prosper Lambert. Trois autres suivirent bientôt : le Père François Thévaux, en octobre 1847, le Père François Thiersé, en septembre 1848 et le Père Jean-Marie Baud, en janvier 1850.

Il n'est pas possible de rendre compte en quelques lignes des activités de Jacques Laval et de ses confrères. En voici cependant quelques aspects, selon divers témoignages.

À la fin de 1847, Laval, Lambert et Thévaux passent de quatre à huit heures par jour au confessionnal et entendent près de huit mille confessions par mois. Le Père Le Vavasseur, après une visite à Maurice, écrit : «Je suis épouvanté à la vue d'un tel travail... mais je me borne à les conjurer de prendre tous les moyens compatibles avec le travail qu'ils ont, pour conserver leur santé».

En 1852, Laval écrit à Libermann : «Nous avons eu à peu près trois mille communions, tant pour le Port que Sainte-Croix et Petite Rivière, avec une quantité de nouveaux convertis, Créoles, Malgaches, Mozambiques et quelques Indiens. Il nous faudrait de la place dans l'église pour les mettre et nous n'en avons point. Le premier besoin de ce pauvre pays, ce sont des églises. Le bien est arrêté net à cause de ça».

En même temps il fait part de son étonnement de voir ses confrères métamorphosés en architectes : «Baud agrandit une nouvelle fois la chapelle Sainte-Croix et dans le faubourg de Cassis il entreprend de remplacer un ancien magasin qui servait d'oratoire, en une église de mille deux cents places. A la Montagne Longue, Lambert reprend entièrement, en plus solide et plus grand, la chapelle Notre-Dame de Délivrance. Dans le quartier du Grand Port, Thiersé n'arrête pas. A peine a-t-il fini une chapelle d'un côté qu'il en commence de l'autre».

Supérieur malgré lui

Pour ses confrères, dans le ministère sacerdotal, Jacques Laval est un exemple et un entraîneur. Mais il n'avait aucune idée de la vie communautaire : n'ayant pas fait de noviciat, il n'était pas préparé à la pratiquer.

À la fin de l'année 1848, avait eu lieu l'union entre la Congrégation du Saint-Esprit et celle du Saint-Cœur de Marie, union qui comportait la «disparition» de cette dernière. Comme beaucoup de ses confrères, Jacques Laval partageait sur ce point l'avis du Père Le Vavasseur qui écrivait : «J'ai la plus grande peur, pour ne pas dire la certitude que cette fusion soit une déplorable confusion».

Cette réaction s'expliquait par le manque d'informations. Après les précisions données par Libermann dans des lettres qui mettaient souvent longtemps à parvenir, le ton changea: «J'approuve de tout mon coeur la fusion, disait le même Le Vavasseur. Je puis vous assurer de l'adhésion parfaite de tous nos confrères de Bourbon et de Maurice».

Nommé supérieur de sa communauté, le Père Laval n'avait accepté cette charge qu'avec réticence et il n'y fut jamais à l'aise. «Le Père Laval, disait un de ses confrères, n'est guère fait pour être membre d'une communauté et surtout pour en être supérieur. Il n'aime pas les règles, s'en soucie peu pour lui et pour les autres. Il n'a jamais fait de noviciat et n'a pas vécu en communauté. Pourvu que le travail marche, c'est tout ce qu'il lui faut». Tous n'étaient pas aussi sévères.

Laval reconnaît lui-même : «Le défaut principal vient de moi qui occupe une place dont je suis incapable de bien remplir les fonctions, vu que je n'en connais pas bien les devoirs, n'ayant pas eu le bonheur de vivre en communauté. Quand on manque par les fondements, c'est bien difficile de bâtir l'édifice». Est-ce un défaut si grave de n'être pas bon supérieur, quand on le reconnaît avec tant d'humilité ?

Les dernières années

Mort du Père Laval
Quinze ans d'un labeur incessant, en même temps que de sévères pratiques de pénitence, suffirent à épuiser les forces du fragile missionnaire. En 1856, puis de nouveau en 1857, il eut une attaque pendant qu'il écoutait les confessions. L'année suivante, nouvelle attaque, en chaire cette fois, bientôt suivie de deux autres. Laval comprit que son ministère actif touchait à sa fin. Dès lors, il ne put guère qu'offrir ses prières et ses souffrances pour ses bien-aimés Mauriciens. Cependant, quand il se sentait un peu mieux, il s'arrangeait pour donner, de temps en temps, quelques instructions aux petits enfants et à quelques adultes.

Habituellement, on pouvait le trouver dans un coin, près de l'autel, en communication silencieuse avec le divin Maître à qui il avait consacré sa vie. La mort vint le prendre le 9 septembre 1864, en la fête de saint Pierre Claver, cet autre grand apôtre des esclaves noirs.


Il n'y avait eu personne pour l'accueillir à son arrivée à Maurice. Il y en eut 40 000 pour accompagner à sa tombe leur Père bien-aimé. Le petit monument qu'on y érigea devint vite un centre de pèlerinages fréquenté toute l'année. Toutes les catégories religieuses de l'île, hindous, musulmans, confucianistes et chrétiens ont leur jour de fête en son honneur; mais le 9 septembre est la fête de tous.

Le 29 avril 1979, le pape Jean-Paul Il a porté à son comble la joie des Mauriciens, en plaçant officiellement sur les autels le Bienheureux Jacques Laval.


Jean Ernoult

vendredi

Le Pape François enseigne sur "La paternité"

1- "L'absence de la figure paternelle crée des blessures très graves"
2- Le père enseigne à ses enfants à "agir avec sagesse et parler avec droiture"

1- "L'absence de la figure paternelle crée des blessures très graves"
Catéchèse du 28 janvier 2015


Catéchèse du pape François

Chers frères et sœurs, bonjour !

Nous reprenons le parcours de catéchèse sur la famille. Aujourd’hui, nous nous laissons guider par le mot « père ». Un mot qui nous est cher, à nous chrétiens, plus que tout autre, parce que c’est le nom avec lequel Jésus nous a appris à appeler Dieu : Père. Le sens de ce mot a reçu une nouvelle profondeur, précisément à partir de la manière dont Jésus l’employait pour s’adresser à Dieu et manifester sa relation particulière avec Lui. Le mystère béni de l’intimité de Dieu, Père, Fils et Esprit, révélé par Jésus, est le cœur de notre foi chrétienne.

« Père » est un mot que nous connaissons tous, un mot universel. Il indique une relation fondamentale dont la réalité est aussi ancienne que l’histoire de l’homme. Aujourd’hui, cependant, on en est arrivé à affirmer que notre société serait une « société sans père ». En d’autres termes, en particulier dans la culture occidentale, la figure du père serait symboliquement absente, évanouie, éliminée. Dans un premier temps, cela a été perçu comme une libération : libération du père-patron, du père en tant que représentant de la loi qui s’impose de l’extérieur, du père en tant que censeur du bonheur de ses enfants et obstacle à l’émancipation et à l’autonomie des jeunes. Parfois, dans certaines maisons, il régnait autrefois un autoritarisme, dans certains cas même un abus de pouvoir : des parents qui traitaient leurs enfants comme des serviteurs, sans respecter les exigences personnelles de leur croissance, des pères qui ne les aidaient pas à se lancer sur leur chemin librement - mais ce n’est pas facile d’éduquer des enfants dans la liberté -, des pères qui ne les aidaient pas à assumer leurs responsabilités pour construire leur avenir et celui de la société.

Ce comportement n’est certainement pas bon ; pourtant, comme cela arrive souvent, on passe d’un extrême à l’autre. Le problème de notre époque ne semble plus tellement être la présence envahissante des pères, mais leur absence, leur effacement. Les pères sont parfois tellement concentrés sur eux-mêmes et sur leur travail, et parfois aussi sur leurs propres réalisations individuelles, qu’ils en oublient leur famille. Et ils laissent les petits et les jeunes. Lorsque j’étais évêque de Buenos Aires, je percevais le sentiment d’être orphelins que vivent aujourd’hui les jeunes ; je demandais souvent aux papas s’ils jouaient avec leurs enfants, s’ils avaient assez de courage et d’amour pour perdre du temps avec leurs enfants. Et la réponse n’était pas bonne, dans la majorité des cas : « Mais, je ne peux pas, parce que j’ai beaucoup de travail… ». Et le père était absent de ce fils qui grandissait, il ne jouait pas avec lui, non, il ne perdait pas de temps avec lui.

Maintenant, avec ce parcours commun de réflexion sur la famille, je voudrais dire à toutes les communautés chrétiennes qu’il faut que nous soyons plus attentifs : l’absence de la figure paternelle dans la vie des petits et des jeunes crée des lacunes et des blessures qui peuvent même être très graves. Et, en effet, les déviances des enfants et des adolescents peuvent en bonne partie être dues à ce manque, à cette carence d’exemples et de guides autorisés dans leur vie de tous les jours, au manque de proximité, au manque d’amour de la part des parents. Le sentiment d’être orphelins que vivent beaucoup de jeunes est plus profond que nous ne le pensons.

Ils sont orphelins dans leur famille, parce que les papas sont souvent absents de chez eux, y compris physiquement, mais surtout parce que, quand ils sont là, ils ne se comportent pas comme des pères, ils ne dialoguent pas avec leurs enfants, ils n’exercent pas leur rôle éducatif, ils ne donnent pas à leurs enfants, par leur exemple accompagné de leur parole, ces principes, ces valeurs, ces règles de vie dont ceux-ci ont autant besoin que de pain. La qualité éducative de la présence paternelle est d’autant plus nécessaire que le papa est obligé par son travail de rester loin de chez lui. Parfois, il semble que les papas ne savent pas bien quelle place occuper dans la famille ni comment éduquer leurs enfants. Alors, dans le doute, ils s’abstiennent, ils se retirent et négligent leurs responsabilités, peut-être en se réfugiant dans une improbable relation « d’égalité » avec leurs enfants. C’est vrai que tu dois être un « compagnon » de ton fils, mais sans oublier que tu es le père ! Si tu ne te comportes que comme un compagnon à égalité avec ton fils, cela ne lui fera pas de bien.

Et nous voyons aussi ce problème dans la communauté civile. La communauté civile, avec ses institutions, a une certaine responsabilité – nous pouvons dire paternelle – envers les jeunes, une responsabilité qu’elle néglige parfois ou qu’elle exerce mal. Elle aussi les laisse souvent orphelins et ne leur propose pas une vérité en perspective. De cette façon, les jeunes restent orphelins d’une voie sûre à parcourir, orphelins d’un maître en qui avoir confiance, orphelins d’un idéal pour réchauffer leur cœur, orphelins de valeurs et d’espérance pour les soutenir au quotidien. On les remplit peut-être d’idoles, mais on leur vole leur cœur ; on les pousse à rêver de divertissements et de plaisirs, mais on ne leur donne pas de travail ; on les trompe avec le dieu argent, et on leur refuse les vraies richesses.

Cela fera donc du bien à tout le monde, aux pères et aux enfants, de réécouter la promesse que Jésus a faite à ses disciples : « Je ne vous laisserai pas orphelins » (Jn 14, 18). C’est lui, en effet, la Voie à parcourir, le Maître à écouter, l’Espérance selon laquelle le monde peut changer, l’amour est vainqueur de la haine, il peut y avoir un avenir de fraternité et de paix pour tous. L’un de vous pourra me dire : « Mais Père, aujourd’hui, vous avez été trop négatif. Vous n’avez parlé que de l’absence des pères, de ce qui arrive quand les pères ne sont pas proches de leurs enfants… C’est vrai, j’ai voulu souligner cela parce que, mercredi prochain, je continuerai cette catéchèse en mettant en lumière la beauté de la paternité. C’est pour cela que j’ai choisi de partir de l’obscurité pour arriver à la lumière. Que le Seigneur nous aide à bien comprendre tout cela. Merci.



2- Le père enseigne à ses enfants à "agir avec sagesse et parler avec droiture"
Catéchèse du 4 février


Catéchèse du pape François

Chers frères et sœurs, bonjour !

Aujourd’hui, je voudrais aborder la seconde partie de notre réflexion sur la figure du père dans la famille. La dernière fois, j’ai parlé du danger des pères « absents » ; aujourd’hui, je veux regarder plutôt l’aspect positif. Saint Joseph lui-même a été tenté de laisser Marie quand il a découvert qu’elle était enceinte ; mais l’ange du Seigneur est intervenu pour lui révéler le dessein de Dieu et sa mission de père putatif. Et Joseph, homme juste, « prit chez lui son épouse » (Mt 1,24) et il est devenu le père de la famille de Nazareth.

Toutes les familles ont besoin du père. Aujourd’hui, nous nous arrêtons sur la valeur de son rôle et je voudrais partir de quelques expressions qui se trouvent dans le Livre des Proverbes, des paroles qu’un père adresse à son fils, et il dit ceci : « Mon fils, si tu as le cœur sage, mon cœur à moi se réjouira, et j’exulterai de tout mon être quand tes lèvres parleront avec droiture. » (Pr 23, 15-16). On ne pourrait pas mieux exprimer la fierté et l’émotion d’un père qui reconnaît avoir transmis à son fils ce qui compte vraiment dans la vie, c’est-à-dire un cœur sage. Ce père ne dit pas : « Je suis fier de toi parce que tu es tout-à-fait égal à moi, parce que tu répètes ce que je dis et ce que je fais ». Non, il dit quelque chose de bien plus important que nous pourrions interpréter ainsi : « Je serai heureux chaque fois que je te verrai agir avec sagesse et je serai ému chaque fois que je t’entendrai parler avec droiture. C’est cela que j’ai voulu te laisser, pour que cela devienne quelque chose qui t’appartienne en propre : l’aptitude à sentir et à agir, à parler et à juger avec sagesse et droiture. Et pour que tu puisses être ainsi, je t’ai enseigné des choses que tu ne savais pas, j’ai corrigé des erreurs que tu ne voyais pas. Je t’ai fait ressentir mon affection profonde et à la fois discrète, que tu n’as peut-être pas reconnue pleinement quand tu étais jeune et incertain. Je t’ai donné un témoignage de rigueur et de fermeté que tu ne comprenais peut-être pas, quand tu aurais seulement voulu complicité et protection. J’ai dû moi-même, en premier, me mettre à l’épreuve de la sagesse du cœur et veiller sur les excès de sentiments et du ressentiment, pour porter le poids des inévitables incompréhensions et trouver les mots justes pour me faire comprendre. Maintenant, poursuit le père, quand je vois que tu cherches à être ainsi avec tes fils, et avec tous, je suis ému. Je suis heureux d’être ton père ». Voilà ce que dit un père sage, un père mûr.

Un père sait bien ce qu’il en coûte pour transmettre cet héritage : quelle proximité, quelle douceur et quelle fermeté. Mais, quelle consolation et quelle récompense il reçoit quand ses enfants font honneur à cet héritage ! C’est une joie qui compense toutes les fatigues, qui dépasse toutes les incompréhensions et guérit toutes les blessures.

La première nécessité est donc précisément celle-ci : que le père soit présent dans la famille. Qu’il soit proche de sa femme pour tout partager, les joies et les peines, les fatigues et les espoirs. Et qu’il soit proche de ses enfants pendant leur croissance : quand ils jouent et quand ils s’engagent, quand ils sont insouciants et quand ils sont angoissés, quand ils s’expriment et quand ils sont taciturnes, quand ils osent et quand ils ont peur, quand ils font un faux pas et quand ils retrouvent leur chemin ; un père présent, toujours. Dire présent ne veut pas dire contrôleur ! Parce que les pères qui contrôlent trop détruisent leurs enfants, ils ne les laissent pas grandir.

L’Évangile nous parle de l’exemplarité de notre Père qui est aux cieux, le seul, dit Jésus, qui puisse être vraiment appelé « Père bon » (cf. Mt 10,18). Tout le monde connaît cette parabole extraordinaire dite du « fils prodigue » ou, mieux, du « père miséricordieux », qui se trouve dans l’Évangile de Luc au chapitre 15 (cf. Lc 15, 11-32). Quelle dignité et quelle tendresse dans l’attente de ce père qui se tient à la porte de sa maison, attendant que son fils revienne ! Les pères doivent être patients. Si souvent, il n’y a rien d’autre à faire qu’attendre ; prier et attendre avec patience, douceur, magnanimité, miséricorde.

Un bon père sait attendre et sait pardonner, du fond du cœur. Bien sûr, il sait aussi corriger avec fermeté : ce n’est pas un père faible, complaisant, sentimental. Le père qui sait corriger sans humilier est le même que celui qui sait protéger sans se ménager. Une fois, dans une réunion de mariage, j’ai entendu un papa dire : « Moi, parfois, je dois frapper un peu mes enfants… mais jamais sur le visage pour ne pas les humilier ». Comme c’est beau ! Il a le sens de la dignité. Il doit punir, il le fait de manière juste, et il va de l’avant.

Si donc il y a quelqu’un qui peut expliquer jusqu'au fond la prière du Notre Père, enseignée par Jésus, c’est justement celui qui vit en premier la paternité. Sans la grâce qui vient de notre Père qui est aux cieux, les pères perdent courage et abandonnent le terrain. Mais les enfants ont besoin de trouver un père qui les attend quand ils reviennent de leurs erreurs. Ils feront tout pour ne pas l’admettre, pour ne pas le faire voir, mais ils en ont besoin ; et le fait de ne pas le trouver creuse en eux des blessures difficiles à cicatriser.

L’Église, notre mère, s’engage à soutenir de toutes ses forces la présence bonne et généreuse des pères dans les familles parce qu’ils sont, pour les nouvelles générations, les gardiens et les médiateurs irremplaçables de la foi dans la bonté, de la foi dans la justice et dans la protection de Dieu, comme saint Joseph.

Traduction de Zenit, Constance Roques